
TEXTES
Elles (1)
Cela faisait longtemps qu'elle n'était pas revenue dans ce restaurânt. Elle se rappelle sa soirée de rupture avec Bob qui avait eu lieu ici même. Il y a une année. Elle était installée seule à une table, normal, il arrivait toujours en retard. Elle était seule donc, perdue dans ses pensées. Elle réfléchit, pense à Bob. Encore ce malaise. Elle se dit : il n'est pas sérieux, il est drole et tendre. Elle ne sait plus quoi penser de son air de mauvais garçon... Il lui plaît, c'est évident. Chaque fois qu'il est là, autour d'elle, elle a un frisson, ce frisson qui lui a toujours annoncé les foudres nocturnes et une vie de vacances.
Mais elle veut passer à autre chose, elle a besoin de construire sa vie, elle aimerait des enfants. Inlassablement, depuis un certain temps, elle lui répète que la vie c'est autre chose que l'amusement. "Il faut assumer tes responsabilités si tu veux me garder", elle trouve toujours une occasion de le lui dire. A la grimace qu'il fait et à ses dérobades, elle sait qu'elle a déjà quitté cet homme. Elle lui a laissé, pense-t-elle, de nombreuses chances de se ressaisir.
Lui, il continue de faire le pitre pour l'épater, il venait d'arriver dans le restaurant comme un clown, elle avait alors soupiré intérieurement. Il lui avait parlé du couple et de la liberté. Elle, elle pensait alors à leur voisin de pallier qui lui parlait si bien de sa petite fille et de son désir d'essayer à nouveau de fonder une famille. Cela fait quelque temps déjà qu'il venait boire le café vers elle, en fin d'après-midi.
"Il est moins drôle que Bob", se disait-elle, et puis, en y réfléchissant bien, elle est arrivée à la conclusion qu'il était finalement très amusant.
Elles (2)
Il rentre tard depuis peu. Il se pose des questions sur sa famille, sur sa vie, elle le sait bien. Elle le connaît comme si elle l'avait fait, alors madame Bido le soutient tendrement, lui sert de douces certitudes pour qu'il se sente mieux. Elle aime son mari comme peu de gens savent aimer, avec abnégation. Elle connaît tout de lui mais elle sait rester discrète, lui laisser croire qu'il a toujours un jardin secret. Ses désirs, ses fantasmes, ses obsessions, elle sait tout cela...
Ce qui l'inquiète, c'est cette femme qui le tourmente. Madame Bido se fait charmante dès qu'elle s'en rend compte, s'habille sexy même si cela lui semble un peu ridicule, elle le choye, le flatte, sait être espiègle même.
Se rend-elle compte de la profondeur du mal ? Elle-même ne saurait pas le dire. Au moins se donne-t-elle du mal et si tout doit mal finir, si elle doit s'en vouloir un jour, ce ne sera pas d'être restée passive.
Elle aime le charme de Monsieur Bido, ses faiblesses, sa façon de danser, ses doutes. Elle le trouve fascinant malgré ses chemises de comptable et, pour ses enfants, elle serait prête à jurer qu'il est drôle. Ils ont, tous les deux tellement de souvenirs en commun, ces petits bouts de bonheurs qui forment ensemble une muraille contre le mauvais sort. Sa famille, madame Bido la sent tellement soudée que rien de mauvais ne saurait s'immiscer entre eux. Un sentiment divergent, rarement. Un désir, jamais.
La chance qui fait les couples heureux se bâtit au quotidien et madame Bido, qui le dit souvent, a construit plusieurs bastilles à elle toute seule. Elle est fière et juge qu'elle a ce droit.