CARNET DE ROUTE

"Ich bin nicht ein Berliner"

Il faut que je vous avoue que je ne peux pas en dire autant que Kennedy. En effet, arrivé trois jours avant le magistral concert de Roger Waters " The Wall ", la ville de Berlin ressemblait une gigantesque fourmilière. Anciens soixante-huitards, punks déchaussés et autres marginaux en tous genres avaient envahi les rues. Plus le moindre lit ou paillasse n’était disponible, même les campings les plus cradingues affichaient complet. Il ne me restait donc plus qu’à faire connaissance avec les trottoirs berlinois ou reprendre ma route. Ce que je décidai de faire.

Refoulé dans le hall de la gare, je m’installe dans un coin tranquille pour observer la faune locale. Mon train ne partira qu’à quatre heures du matin, ce qui me laisse le temps de m’imprégner de l’atmosphère mystérieuse qui règne entre ces vastes murs. Les gares ont toujours été des lieux d’échanges, où se croisent les truands, les voyageurs ou les tristes amoureux.

Installé depuis deux petites heures, je remarque, non loin de ma position, un curieux mange. En effet, un homme tranquillement assis contre un mur, tient entre ses jambes un gros sac de sport visiblement lourd. Jusque là rien de bien étrange, si ce n’est que tous les quarts d’heure un petit personnage muni d’une sacoche rejoint mon suspect et semble se ravitailler pour repartir de plus belle. Après plusieurs va-et-vient, comme par hasard entre chaque patrouille de police, soit dit en passant très présente, je me décide à accoster mon personnage afin d’en savoir un peu plus.A mon plus grand étonnement, celui-ci m’expliqua le plus gentiment du monde qu’il était roumain et réfugié clandestin depuis un peu plus d’une année en Allemagne. Il me raconta les petits boulots, les galères et les rencontres qu’il affronta depuis son départ. Une sacrée putain d’expérience m’assura-t-il. Mais pour répondre à ma première question, il m’apprit que dans la gare de Berlin, à partir de vingt heures, il était strictement interdit de vendre de la boisson. Allez savoir pourquoi. Toujours est-il qu’il vendait ses cannettes aux voyageurs assoiffés pour se faire un peu d’argent dans l’espoir de partir au Canada. Son rêve était de terminer ses études d’histoire de l’art. Issu d’une famille d’intellectuels, son père était professeur à l’université et sa mère était historienne. Il avait tutoyé l’écriture, puis peint quelques toiles sans conviction, pour en arriver à la conclusion qu’il ne ferait rien de bon sans liberté. Et la liberté était ailleurs que dans son pays. Pour l’instant. Alors il décida de se donner une chance et de croire en la magie de l’abandon. Celui qui mène à l’aventure, aux révélations de l’inconnu. Mais pour le moment, il était assis là à côté de moi me fixant d’un air troublant. Agréable. Je lui proposai de l’aider, en attendant mon train, contre quelques bières que je m’enfilerai plus tard. Il accepta. Je pris donc mon tour de garde et mes petites tournées afin d’assurer le ravitaillement. Puis, l’heure venue, je saluai mon sympathique patron de fortune afin de reprendre la route, direction Rotterdam....Et pour lui, le Canada. Je l’espère encore....

 

 

Yann Leuba

 

Retour